PÈRE INCONNU- Patrick Denys

Paul n’a jamais su qui était son père.
Dans les années soixante-dix, il découvre ce qu’on lui avait toujours caché.
Durant l’exode de 1940, Dorine rencontre Ludovic, curé d’une paroisse bretonne.
Coup de foudre : un enfant naît de ces amours interdites.
Le scandale de cette liaison, le désastre qui s’ensuivra et le broyage de ce père inconnu par la hiérarchie de l’Église ont pour cadre une Bretagne travaillée par la Résistance et les mouvements autonomistes.
L’Océan ponctue de ses colères blanches ce récit autobiographique, devenu roman d’une passion impossible détruite par les préjugés.

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Les libraires et les éditeurs ne s’en cachent pas, le premier semestre de l’année a été difficile, la faute à une actualité politique très trop riche, véritable feuilleton à rebondissements, presque plus addictif qu’une série de HBO ou qu’un page-turner. Les ventes de livres ont donc souffert. Derrière la vente des livres, terme générique s’il en est, il y  a des romans et leurs auteurs qui vivent forcément difficilement cette période. J’ose à peine imaginer le ressenti d’un primo-romancier à qui son éditeur explique que son roman -qu’il a souvent mis plusieurs années à écrire, dans lequel il se livre, s’offre aux lecteurs – n’a pas eu la visibilité escomptée à cause de cette actualité très riche…Que les lecteurs ont moins fréquenté les librairies parce que tous les jours en allumant la radio, la télévision ou en parcourant la presse ils avaient leurs doses quotidiennes de romanesque et que donc son roman n’a pas rencontré les lecteurs escomptés.

L’histoire d’une vie

Parmi tous ces romans qui n’ont pas eu suffisamment de visibilité, et qui pourtant le méritent, il en est un qui me tient particulièrement à cœur, il s’agit du premier roman de Patrick Denys Père inconnu. Comment ne pas être touchée par les mots qui inaugurent ce roman, cette lettre au père absent, rarement nommé ? Ce père dont Paul, le narrateur, le double de littéraire de Patrick Denys décrit le portrait figé sur une photo. Un père qu’il n’a pas connu, un père sans lequel il a dû apprendre à se construire.

J’ai été bouleversée par l’humilité avec laquelle Patrick Denys aborde l’histoire de sa vie, qu’il a su magnifiquement mettre en mots pour en faire un roman qui interroge sans jamais condamner ceux qui l’ont mis au monde. Cette femme, sa mère qui a choisi – à une époque où la morale, les préjugés avaient un poids que l’on imagine mal aujourd’hui – de vivre sa passion pour un homme d’Église jusqu’au bout ; son père, cet inconnu tiraillé entre son sacerdoce et la femme qu’il aime passionnément.

Un roman à fleur de mots

Avec subtilité et poésie, Patrick Denys déroule cet amour impossible que la morale, l’Église et les biens pensants des petites bourgades bretonnes réprouvaient. Il interpelle son père disparu, lui pose les questions dont il sait qu’il n’obtiendra jamais les réponses.

En s’adressant à ce père Paul se réapproprie son histoire et, si ses racines lui font et lui feront toujours défaut, cette quête lui permet d’amenuiser la souffrance d’être né et d’avoir grandi sans père, d’effacer peut-être les marques presque tatouées à même la peau laissées par ce projet d’abandon avant même qu’il ne naisse.

Père inconnu est un roman à fleur de mots, un dialogue avec celui dont la voix restera à jamais muette et qui restera toujours un père absent, mais un père dont Paul a réussi à tracer les contours. Ceux d’un homme qui l’a aimé.

Roman sensible magnifié par l’évocation des paysages bretons que décrit si bien Patrick Denys,  Père inconnu mérite vraiment de rencontrer de très nombreux lecteurs qui ne pourront qu’être touchés.

 

Édition présentée : Père inconnu, Patrick Denys

Grasset

ISBN :9782246812463

2017, 240 p. (19 euros)

 

L’auteur : Patrick Denys est né en Bretagne en 1941. Après un passage au séminaire prolongé par des études de philosophie et de théologie, il a suivi un cursus universitaire en psychologie. Père inconnu est son premier roman.

 

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QU’IL EMPORTE MON SECRET – Sylvie LE BIHAN

« Je ne peux pas t’expliquer pourquoi, pas maintenant, mais sois patient, je te raconterai dès que j’aurai trouvé les mots. J’ai besoin de respirer, encore un peu, un autre air que celui, étouffant, de l’été 1984, celui que j’avais refoulé et que j’ai retrouvé dans une salle de la prison de Nantes, il y a trois semaines ».

Deux nuits ont bouleversé la vie d’Hélène à 30 ans d’intervalle, la troisième, à la veille d’un procès, sera peut-être enfin celle de la vérité…

Alternant le présent et le passé, Sylvie Le Bihan construit un roman à tiroirs où le lecteur est tenu en haleine jusqu’à la fin.

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Il existe une constante entre les romans qui me bouleversent, qui m’atteignent bien au-delà de que j’aurais pu imaginer, souhaiter. Car, comme beaucoup de lecteurs, je crois, je me plonge dans les livres, dans les univers, dans les écritures, dans les analyses, dans les ressentis des auteurs pour mieux appréhender celles et ceux, mais aussi le monde qui m’entoure. Et très probablement pour davantage me connaître.

Sauf qu’à ce petit jeu-là, on se brûle parfois les ailes, parce que le roman que l’on tient entre ses mains, vous laisse KO, parce que vous n’étiez pas prête à vous confronter à un  texte aussi fort, à envisager tous les mécanismes dont la psyché d’un être humain est capable de mettre en place pour se protéger d’un monde qui l’a fait tant souffrir, et dont il veut se protéger, quitte à épouser une certaine forme de solitude, quitte à éloigner ceux qui auraient pu permettre de panser les plaies, plaies qui sont constitutives de votre personnalité.

Et lorsque je me brûle les ailes à l’incandescence d’un texte qui me chavire et me tord, il m’est très difficile de poser des mots sur cette lame de fond qui m’emporte, il me faut des semaines, et parfois même- comme c’est d’ailleurs le cas pour le roman de Sylvie Le Bihan – des mois pour tenter d’écrire mon ressenti.

La lecture de Qu’il emporte mon secret, est une expérience particulièrement forte, Sylvie Le Bihan  fait entrer le lecteur dans l’intimité d’Hélène un auteur qui rédige une lettre de rupture à son jeune amant rencontré lors d’un salon littéraire. Par petites bribes finement agencées, Hélène déroule sa vie, se confie, met un terme à une histoire d’amour qui aurait pu être belle, sur laquelle elle aurait pu se reposer, s’appuyer…enfin.

Elle n’en vient pas tout de suite au drame, mais trace au contraire des cercles concentriques autour de cet évènement, l’épicentre de sa vie : le viol dont elle a été victime alors qu’elle n’avait que seize ans. Hélène ne s’est pas construite de la même manière que les autres femmes, elle s’est construite sur un traumatisme. Pour continuer à avancer, vivre, elle n’a pas eu d’autres choix que l’oubli, car « l’oubli est une stratégie de survie, un processus sélectif et dynamique, un choix imposé d’obscurité sur une partie de sa mémoire, suivi du  mensonge  qui pose les bases d’une autre réalité, plus facile à digérer ?« .

L’oubli pour se protéger, et pour protéger les autres de ce qui est indicible, impensable, inimaginable.

Qu’il emporte mon secret, se dévore, mais dans un état de tension qui ne vous quitte jamais. Durant toutes ces semaines où je peinais à poser des mots sur mes impressions de lecture face à ce roman hors normes, j’ai cherché à savoir pourquoi mon clavier demeurait muet. Était-ce en réaction à la violence vécue par Hélène  lors du viol, à celle exercée par  sa mère et celui censé représenté protection et  justice lorsqu’ils l’exhortaient à se taire pour protéger qui un mari, qui elle-même ? Était-ce l’écriture grattée à l’os, presque dépassionnée qui créait un contraste très violent avec ce qu’elle désignait ?

Je ne crois pas. Ce qui m’empêchait d’écrire, et qui m’en empêche encore en partie aujourd’hui c’est que ce roman, ce qu’il permet de ressentir, d’éprouver, de ressentir, ne se décrivent pas, ne s’écrivent pas, elles se vivent.

Qu’il emporte mon secret est de ces rares romans, ces romans puissants qui font comprendre à quel point le pouvoir des mots est incroyable. Parce qu’il peut  tuer symboliquement, faire œuvre de thérapie sûrement ; et parce qu’il procure des émotions indescriptibles qui  prennent aux tripes, mais qui permettent de se sentir vivant.

Édition Présentée : Qu’il emporte mon secret, Sylvie Le Bihan

Seuil

ISBN : 9782021337563

2017, 224 p. (17 euros) disponible au format numérique

L’auteur : Sylvie Le Bihan Gagnaire dirige les projets internationaux des restaurants Pierre Gagnaire. L’Autre, paru en 2014, avait obtenu le prix du premier roman à la Forêts des Livres et est en cours d’adaptation pour le cinéma.

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