PARLEZ-MOI ENCORE DE LUI – Lisa VIGNOLI

Jean-Michel Gravier n’était personne et il était tout. C’est le paradoxe de ce roi secret d’une époque, confident d’Isabelle Adjani, critique visionnaire du cinéma de Jean-Jacques Beineix, chroniqueur se rêvant écrivain, promeneur de célébrités, entremetteur de talents, fou de femmes et incapable de les aimer, éternel enfant grandi en province et étourdi de la gloire des autres.
Lisa Vignoli n’a pas connu ce journaliste et chroniqueur mort trop tôt, en 1994. Pas non plus son époque, les années 80. La nostalgie qui étreint son livre est celle d’une autre génération que la sienne. Décalée comme Jean-Michel Gravier, passeuse de lumières qui s’éteignent si vite et se rallument parfois, elle s’est plongée dans sa vie comme on le fait dans ce livre doux et fluide, émouvant comme une longue étreinte, pour un dernier feu. Ultime brasier des vanités.

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Parlez-moi encore de lui est le sensible  portrait de Jean-Michel Gravier un homme touche-à-tout, témoin et acteur d’une époque, un homme qui émeut par sa volonté d’aimer et d’être aimé…

Vite, écrire très vite cette chronique avant que les émotions éprouvées à la lecture du premier livre de Lisa Vignoli ne se sauvent ou tout du moins ne s’atténuent. Les lecteurs qualifiés de « grands » le savent, lorsque les lectures s’enchaînent si les  ressentis ne sont pas immédiatement couchés sur le papier, ils s’émoussent, et ne subsiste que l’empreinte atténuée et  diffuse de ce qui a été perçu.

Faire en sorte en écrivant cette chronique de ne pas laisser à nouveau l’image de Jean-Michel Gravier – la figure principale de ce livre qui hante  le quotidien de Lisa Vignoli  alors qu’elle ne l’a jamais rencontré –  se diluer. Car qui se souvient de Jean-Michel Gravier ? Qui a déjà entendu parler de ce touche-à-tout inclassable, de cet homme qui dans les années quatre-vingt écumait les nuits parisiennes et en rendait compte de sa plume aussi féroce que talentueuse dans sa rubrique « Elle court, elle court la nuit » ? Qui se souvient de cet homme qui fut le confident des célébrités excepté le petit microcosme parisien de l’époque ? Qui connaît cet homme plus doué pour promouvoir les autres que lui-même ? Pas grand-monde.

Parlez-moi encore de lui est le livre qui extirpe de l’oubli un personnage qui n’a rien d’ordinaire, un homme qui ressemblait furieusement à son époque, une époque que Lisa Vignoli n’a pas connue puisqu’elle est née à la toute fin des années quatre-vingt, mais dont elle parvient à retranscrire l’atmosphère, le grain de folie, l’insouciance avec brio.

La jeune journaliste dresse le portrait empli d’une nostalgie  qui plane au-dessus de chacune des pages de ce livre, d’un homme qui émeut dans sa volonté d’aimer les gens et d’en être aimé en retour. Un homme qu’elle parvient à nous faire apprécier en formidable passeuse d’histoire, de destin brisé qu’elle est.

Tout au long de cette passionnante lecture, je me suis demandé quels pouvaient être les points communs entre Lisa Vignoli et Jean-Michel Gravier, comment cet homme mort depuis plus de trente ans pouvait avoir tisser de l’au-delà un lien aussi fort avec celle qui allait lui consacrer un livre. Et puis j’ai compris, ces deux personnes bien que ne s’étant jamais croisées possèdent toutes deux la même qualité : l’empathie. Une empathie qui transparait dans les mots de Lisa Vignoli lorsqu’elle évoque la vie de Jean-Michel Gravier, et qui transpire également de ceux de Jean-Michel Gravier même lorsqu’il étrille les célébrités sur lesquelles il écrivait. Elle est en effet là la force du livre de Lisa Vignoli, celle de vous donner envie d’aller plus loin, plus loin que la magnifique dernière entrevue entre Jean-Michel Gravier et Bruce Toussaint qu’elle met en mots. Plus loin que ce qu’elle nous permet de voir. Elle vous donne envie de lire les chroniques de ce dandy pas comme les autres, de l’entendre, de le voir, pour approcher encore de plus près cet homme dont vous n’aviez jamais entendu parler et qui fut témoin et acteur de son époque.

Lisa Vignoli a choisi pour son roman l’histoire vraie d’une icône des eighties oubliée, le titre de Parlez-moi encore de lui. Elle aurait tout aussi bien pu emprunter le titre de la chanson d’Enzo Enzo que Jean-Michel Gravier a forcément entendu avant de quitter ce monde Juste quelqu’un de bien. C’est en effet, ce que le lecteur perçoit de cet homme de la nuit qu’il ressent comme solaire et terriblement attachant après avoir lu cet émouvant et sensible portrait.

 

Édition présentée : Parlez-moi encore de lui, Lisa Vignoli

La Bleue, Éditions Stock

ISBN : 9782234080850

2017, 240 p. (19.50 euros) disponible au format numérique

 

L’auteur : Lisa Vignoli est journaliste. Parlez-moi encore de lui est son premier livre.

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LE GOÛT DU VENT SUR LES LÈVRES – Cédric MORGAN

Louane vit à Belle-Ile-en-Mer chez Marlène, sa mère adoptive. Surdouée, mais réfractaire au système scolaire, elle s’apprête à passer le bac en candidate libre à douze ans. Toujours par monts et par vaux sur les sentiers côtiers, elle communie avec le vent, le soleil, les tempêtes. Née sous X, elle porte en elle une absence : l’identité de sa vraie mère.
Dans la chambre d’hôte que tient Marlène débarque un jour un homme d’une cinquantaine d’années, Guillaume, dont le comportement intrigue Louane. Le visiteur arpente toujours les mêmes lieux de l’île, pose des questions étranges, dit remonter les traces d’un jeune garçon, « colon » de l’ancien bagne d’enfants.
Louane écoute avec constance les propos des uns et des autres ; elle sait que la vie qu’on raconte est plus intéressante que celle qu’on vit. De même, au passé de Belle-Ile s’entremêlent ses légendes ; aux souvenirs, nos lectures et nos rêves.

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La nature possède le pouvoir de réconforter les êtres que la vie a profondément blessés et Cédric Morgan à travers Le goût du vent sur les lèvres, le démontre d’une bien jolie façon.

Si l’asphalte des trottoirs des villes vous est indispensable, si le brouhaha mélange de circulation et de klaxons résonnent comme une jolie mélodie à vos oreilles, si vous n’êtes pas ému lorsque vous respirez à plein poumon l’air iodé du bord de mer breton, passez votre chemin ce roman n’est pas pour vous.

Il faut être sensible à ce que nous offre la nature pour apprécier la poésie du roman de Cédric Morgan à sa juste valeur, car dans Le goût du vent sur les lèvres, c’est elle le véritable personnage central. L’auteur possède la faculté de faire ressentir au lecteur, et ce avec seulement quelques mots minutieusement agencés, le climat, les paysages de l’île, mais aussi la vie de village de ces insulaires dont il a fait ses personnages.

Pour se couler dans les pas de l’auteur, pour apprécier la moelle de ce roman, il faut accepter de se laisser porter par le doux rythme qu’il a choisi d’imposer, par le temps du roman. Il en avertit d’ailleurs le lecteur sans ambages en glissant dans le livre une citation de Kundera punaisée par Louane au mur de sa chambre « Le roman est ennemi de la vitesse, la lecture doit être lente et le lecteur doit rester sous le charme d’un paragraphe, d’une phrase même. »

Le goût du vent sur les lèvres est un roman sensible et empreint d’une mélancolie qui accompagne le lecteur tout au long de sa lecture. Un doux roman sur la quête des origines dans lequel les personnages se dévoilent par petites touches.

Un roman presque fragile dans lequel les silences entre les mots les subliment…

 

Édition présentée : Le goût du vent sur les lèvres, Cédric Morgan

Domaine Français, Les Escales

ISBN : 9782365692663

2017, 256 p. (18.90 euros) disponible au format numérique

L’auteur : Cédric Morgan partage sa vie entre la Bretagne et la région parisienne. Il a créé et animé une revue de poésie, Incendits, dans laquelle ont écrit Hedi Kaddour et Roger Goffette. Il est par ailleurs l’auteur de nombreux romans, dont Le Bleu de la mer (Phébus, 2003), Oublier l’orage (Phébus, 2005) et Une femme simple (Grasset, 2014, Prix Bretagne 2015).

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