PHALÈNE FANTÔME – Michèle FORBES

Belfast, 1969 : tension dans les rues, trouble dans les âmes. De loin, Katherine a tout d’une femme comblée. Trois petites filles, un bébé adorable, un mari valeureux, George, ingénieur et pompier volontaire. Seulement, Katherine a un passé… En 1949, chanteuse lyrique amateur, passionnée par son rôle de Carmen, elle fait la connaissance de Tom, jeune tailleur chargé de lui confectionner son costume de scène. Le coup de foudre est immédiat, mais elle est déjà fiancée à George et la double vie a un prix.
Vingt ans après le drame qui a décidé de son destin, Katherine ne parvient plus à garder ses émotions sous cloche. Au moment où sa ville se déchire, où certains de ses voisins protestants la regardent d’un mauvais œil, où ses filles grandissent et se mettent à poser des questions, elle sent son corps la lâcher. Fatigue, douleur lancinante dans le dos, le verdict est implacable. Talonnée par le temps, Katherine doit affronter les zones d’ombre de son passé.
Exploration de la mémoire, de l’enfance, de l’amour illicite et de la perte, Phalène fantôme dépeint des morceaux de vie ordinaire qui ouvrent sur de riches paysages intérieurs.

Phalène fantôme - Michèle Forbes - Quai Voltaire

Un véritable pépite littéraire

Phalène fantôme est une pépite de la rentrée littéraire 2016, un premier roman au style incroyable dont on a trop peu entendu parler. Michèle Forbes ouvre son roman par une scène familiale quasi idyllique : 1969 Katherine et George et leurs quatre enfants passent un après-midi de détente au bord de la mer non loin de Belfast. Mais Katherine manque de se noyer et cet accident va la bouleverser et faire remonter à la surface des émotions et une immense tristesse que la  mère de famille avait soigneusement enfouies depuis vingt ans et qui vont assombrir de manière irrémédiable la vie de cette famille.

Un roman intimiste

Que l’on ne se méprenne pas, Phalène fantôme n’est pas un roman qui aborde de manière frontale les dissensions entre les loyalistes et les républicains irlandais, ils apparaissent  seulement en filigranes à travers les yeux des enfants qui ne comprennent pas les troubles auxquels ils assistent. Phalène fantôme est au contraire un roman intimiste qui marque par les sujets qu’il aborde : la perte de l’innocence, la mort, ces choix entre passion et raison si difficiles à faire et qui marquent toute une vie, la permanence du sentiment amoureux qui peut perdurer même lorsque la relation est courte parce que tellement passionnée ; mais aussi et peut-être surtout par la qualité exceptionnelle de l’écriture de Michèle Forbes.

Michèle Forbes la dentellière

Il est là le secret  de ce roman hors-norme : la magnifique écriture de Michèle Forbes. La primo-romancière est une dentellière, elle joue avec les mots, les agence de telle façon qu’ils gagnent en intensité, elle leur confère une iridescence quasi poétique. Il est au cœur de ce roman une scène d’amour magnifié par les descriptions incroyables, une scène a coupé le souffle qui emporte littéralement le lecteur. Une scène qui se vit plus qu’elle ne se lit. Une scène qui se lit en apnée de peur de voir ce magnifique moment de lecture s’évaporer.

Une expérience de lecture 

S’immerger dans Phalène fantôme est une expérience de lecture incroyable tant ce roman est porté par une écriture de toute beauté (magnifiquement traduit par Anouk Neuhoff). Je me suis souvent demandée lors de ma lecture, quelle fée avait bien pu offrir à cet auteur le talent de dépeindre avec autant de justesse  le chatoiement d’une étoffe où l’incroyable profondeur d’un sentiment quel qu’il soit.

Phalène fantôme est un véritable bijou et Michèle Forbes un très grand auteur avec lequel il faudra forcément compter.

 

Édition présentée : Phalène fantôme, Michèle Forbes (Anouk Neuhoff pour la traduction)

Quai Voltaire, Les Éditions de La Table Ronde

ISBN : 9782710372189

2016, 288 p. (21 euros) disponible au format numérique

L’auteur : Née à Belfast, Michèle Forbes est une actrice de théâtre, de cinéma et de télévision maintes fois récompensée. Elle a notamment joué dans Omagh (nommé meilleur film au British Academy Television Award et aux festivals internationaux de Saint-Sébastien et de Toronto) et a accompagné sur des tournées mondiales plusieurs pièces de renom. Parallèlement à sa carrière artistique, Michèle Forbes a étudié la littérature au Trinity Collège de Dublin, puis travaillé comme critique littéraire pour le Irish Times. Ses nouvelles ont été couronnées par plusieurs prix nationaux. Elle vit près de Dublin, avec son mari et leurs deux enfants. Phalène fantôme est son premier roman.

Continue Reading

LE TESTAMENT DE MARIE – Colm Toibin

« Mon fils s’était laissé capturer : Au cours des heures que j’ai passées dans cette maison avec ses disciples, j’ai bien vu que, pour eux, c’était dans l’ordre des choses. Son arrestation faisait partie des étapes nécessaires de la grande délivrance qui surviendrait dans le monde. J’ai failli leur demander si cette délivrance signifiait qu’il ne serait pas crucifié, mais libéré au contraire. Je me suis ravisée. Tous ces gens ne parlaient que par énigmes, et j’ai compris qu’aucune de mes questions ne recevrait de réponses claires. J’étais revenue dans le monde des idiots, des bègues, des contorsionnés et les malcontents. »

Ils sont deux à la surveiller, à l’interroger pour lui faire dire ce qu’elle n’a pas vu. Ils dressent de son fils un portrait dans lequel elle ne le reconnaît pas, et veulent bâtir autour de sa crucifixion une légende qu’elle refuse. Seule, elle tente de s’opposer au mythe que les anciens compagnons de son fils sont en train de forger.

Le testament de Marie est un roman court aussi fascinant que perturbant, le monologue de Marie qui vit presque recluse dans un endroit sûr après la crucifixion de son fils. Elle est régulièrement interrogée par deux personnes que l’on imagine être Jean et Luc, deux disciples qui tentent de lui arracher une histoire qu’elle n’a pas vécue telle qu’ils rêvent de l’écrire.

Dans ce texte au style résolument moderne, Colm Toibin livre un portrait fascinant de Marie qui n’a rien à voir avec le traditionnel portrait de Madone sanctifié par l’Église. Bien au contraire, ici Marie se révèle une femme de caractère, lucide qui considère que « son fils rassemblait autour de lui des égarés ». Une femme qui a toujours profondément aimé le fruit de sa chair, mais qui s’interroge sur celui qu’il est devenu, une personne qu’elle ne reconnaissait plus. Pour Toibin Marie n’a rien d’une sainte, c’est tout au contraire une mère rongée par la culpabilité de n’avoir pu sauver son fils, de l’avoir abandonné, une femme traumatisée brisée à jamais par la scène à laquelle elle a dû assister sur le mont des Oliviers. Une femme qui n’éprouve finalement pas une grande mansuétude pour les hommes, si ce n’est pour Joseph son mari, auquel elle fait à de nombreuses reprises allusions dans son long monologue.

Le testament de Marie est un texte hypnotique, dans lequel il est finalement peu question de spiritualité, de religion ou de miracle. Toibin ancre tout au contraire son roman dans le réel, dans le matériel, c’est un véritable roman laïc qui est proposé au lecteur. Un texte qui n’est pas exempt d’une certaine subversion puisque la fabrication des Évangiles est dépeinte par l’héroïne non pas comme un acte de mémoire sacrée, mais comme une invasion et un vol.

Avec ce texte intense d’une beauté violente et pleine de désespoir, Colm Toibin fait majestueusement voler en éclat l’image trop lisse et souvent culpabilisante de Marie de Nazareth. Un texte qui marque profondément le lecteur.

Édition présentée : Le testament de Marie, Colm Toibin

Robert Laffont, collection Pavillon

2015, 140 p. (14 euros)

Un roman lu dans le cadre des explolecteurs de la rentrée littéraire de lecteurs.com

Continue Reading
%d blogueurs aiment cette page :