EN MER – Toine HEIJMANS

Las du quotidien de sa vie de bureau, Donald décide de partir naviguer seul pendant trois mois en mer du Nord. Maria, sa fille de sept ans, le rejoint pour la dernière étape qui doit les ramener du Danemark aux Pays-Bas, où ils retrouveront sa femme. Mer étale, complicité entre le père et la fille: la traversée s’annonce idyllique. Mais rapidement, les nuages noirs se profilent à l’horizon, et Donald semble de plus en plus tourmenté.Jusqu’à cette nuit cauchemardesque où Maria disparaît du bateau alors que la tempête éclate.

Le premier roman de Toine Heijmans est à l’image de la mer du Nord sur laquelle navigue Donald le protagoniste de ce huis-clos : d’abord lisse comme une mer d’huile, comme ce qui semble la vie rangée et tranquille de ce père qui décide à l’issue d’un voyage de trois mois en mer de s’octroyer un tête à tête complice avec sa petite fille pour les derniers jours de cette traversée ; puis qui moutonne, gronde formant d’immenses creux vertigineux qui embarquent littéralement le lecteur pour le laisser s’échouer aux toutes dernières phrases du livre.

Si ce roman au style gratté à l’os emprunte beaucoup au vocabulaire marin, il n’est en rien un livre sur cet univers. En mer est un terrible huis clos, la mise en scène de la vie d’un homme qui chavire. Un roman qui aborde avec beaucoup de subtilité les contraintes du quotidien et la pression exercée jour après jour sur des êtres déjà sur le fil. Un superbe texte qui met en exergue la difficulté d’un homme en plein désarroi qui depuis toujours ne se sent pas en adéquation avec ce que lui demande la société, et qui pour se protéger se retire peu à peu en lui-même. En mer est aussi une très belle description de cette relation unique qui unit un père et sa fille.

À la fois roman d’ambiance et thriller psychologique, En mer est un roman aussi court que haletant qui jamais ne permet au lecteur de reprendre son souffle tant l’angoisse monte crescendo.

De ces romans dont on se dit « encore une page » et que l’on dévore en quelques heures incapables de se soustraire à son impitoyable attraction…

Édition présentée : En mer, Toine Heijmans

Christian Bourgois Editeur

2013, 155 p.

 
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LES ENDORMEURS – Anna ENQUIST

Drik est psychothérapeute, Suzanne anesthésiste ; frère et sœur, ils sont extrêmement liés depuis que tous enfants ils on perdu leur mère.

Quand son épouse vient à mourir à la suite d’une longue maladie, Drick ne peut se soumettre au retrait. A priori assez fort pour tenir son rôle auprès des ses patients, il commet néanmoins quelques erreurs lorsque le jeune Allard Schuurman, un étudiant en médecine désireux de se former à la psychothérapie , entreprend avec lui une analyse didactique.

Les deux hommes étant trop proches, peut-être, dans leur relation à la figure du père, les séances ne se déroulent pas normalement et l’étudiant décide d’abandonner cette formation. Il s’oriente alors vers l’anesthésiologie tout en demeurant en analyse avec Drick, cette fois sans aucune nécessité que personnelle.

À l’hôpital, Suzanne devient par hasard le référent d’Allard. Et très vite se noue entre eux une relation amoureuse dévorante qui place ce triangle affectif, à leurs yeux invisible, dans une configuration complexe et dangereuse. Car Drick, seul acteur conscient de cette situation infernale, n’en dit mot à personne, pas plus qu’il n’interrompt l’analyse d’Allard, bien qu’il devine que ce garçon fragile ne pourra surmonter l’inévitable rupture.

Anna Enquist interroge le rôle et l’éthique de deux corps médicaux face à la douleur. Les anesthésistes, endormeurs de l’être sensible, sont ici observés en regard des analystes, qui dans leur pratique convoquent l’inconscient et libèrent la souffrance.

Il existe deux manières de traiter la douleur, l’une consiste à l’endormir pour s’en protéger et ne plus souffrir, l’autre, tout au contraire, réside dans le fait de l’accueillir, la regarder bien en face pour ne pas la subir, mais l’apprivoiser dans la perspective de s’en défaire. Ce sont ces deux manières de prendre en charge la douleur et de la soulager qui sont au coeur même du dernier roman de Anna Enquist.

Si le milieu hospitalier est souvent évoqué dans la littérature contemporaine, rarement l’anesthésiologie, cette science de l’endormissement des corps n’a été mise au-devant de la scène. Pourtant, cette branche de la médecine est primordiale puisqu’elle permet de soigner, de couper, d’inciser pour réparer les corps, sans que ceux-ci n’aient à souffrir. La force de ce roman réside dans le fait que l’auteur fasse se répondre deux spécialités dont le but est de soulager, d’annihiler la souffrance : l’analyse et l’anesthésiologie. Des spécialités qui soulagent de manière diamétralement opposée la souffrance. Le thérapeute explore la psyché humaine pour libérer la douleur tandis que l’anesthésiste tout au contraire cherche à l’endormir pour éviter au patient lors d’une intervention de souffrir.

Les endormeurs décrit avec un réalisme parfois presque glaçant le traitement chirurgical et la vie d’une équipe hospitalière. Il interroge sans concession la pratique de l’analyse et ses limites, mais aussi l’éthique et la responsabilité du soignant et s’attarde de manière passionnante sur ce que le soigné ressent, peut-être, de ce laps de temps plus ou moins long durant lequel l’on a endormi son corps. En effet, contrairement au sommeil, l’anesthésie occulte totalement les notions de temps et d’espace. Un temps qui, pour le soigné restera perdu à jamais. Mais qu’est est-il de son esprit, de sa psyché ? Que reste-t-il de ce temps pris pour réparer, un temps non vécu par la personne anesthésiée.

Par le prisme d’un réalisme presque métallique, Anna Enquist dissèque les deux modes de traitement de la douleur humaine : l’anesthésie et la psychothérapie et propose un roman sur fond de drame familial aussi passionnant qu’exigeant…

Édition présentée : Les Endormeurs, Anna Enquist

Actes Sud

2013, 368 p.

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