LE JOUR D’AVANT – Sorj CHALANDON

« Venge-nous de la mine », avait écrit mon père. Ses derniers mots. Et je le lui ai promis, poings levés au ciel après sa disparition brutale. J’allais venger mon frère, mort en ouvrier. Venger mon père, parti en paysan. Venger ma mère, esseulée à jamais. J’allais punir les Houillères, et tous ces salauds qui n’avaient jamais payé pour leurs crimes.

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C’est à chaque fois un bonheur d’apprendre que Sorj Chalandon fait partie des auteurs qui publient un livre pour la rentrée littéraire. Il fait partie de ces auteurs dont j’attends avec impatience la sortie du prochain roman. J’ai toujours aimé la manière dont cet auteur – ancien reporter qui a sillonné le monde pour rendre compte des conflits –  se nourrit de ses traumatismes les plus intimes pour les dépasser et les sublimer dans des romans comme Le quatrième mur ou Profession du père.

C’est dire la fébrilité qui s’est emparée de moi lorsque j’ai découvert en lisant la quatrième de couverture. À ma déjà grande joie de voir paraître un nouveau livre de l’auteur venait s’ajouter la toile de fond de ce roman : la disparition de 42 mineurs en 1974 dans le nord de la France suite à un coup de grisou. Le nord de la France, les mines, tout cela me renvoie à Émile Zola et à son magnifique Germinal, le livre qui a marqué mon adolescence.

L’exploitation industrielle des hommes en 1974

Si le dernier opus de Sorj Chalandon un roman qui décrit avec un réalisme dont il est coutumier les conditions inhumaines du travail dans les mines, il est aussi un manifeste contre l’exploitation industrielle des hommes. Porté par  une belle langue fluide, il relate le quotidien des mineurs, de celui de la famille de Michel et de son frère mineur de fond :  la salle des pendus dans laquelle les ouvriers suspendent et envoient au plafond leurs vêtements ;  l’angoisse des galibots, ces jeunes garçons employés dans les mines le jour de leur première descente, mais aussi  les poumons des mineurs silicosés, dévorés par la mine qui les nourrit d’une main, et leur enlève des années de vie de l’autre ; la terreur des familles rassemblées autour de la fosse après  l’annonce du coup de grisou, qui attendent de savoir si les leurs vont remonter sains et saufs. Tout y est, les bruits, la chaleur étouffante, l’odeur de la sueur et de la peur de ne jamais remonter.

Vengeance et culpabilité

Même aussi bien évoquée, n’est pas qu’une toile de fond, Le jour d’avant est aussi et  surtout un roman sur la vengeance et le poids de la culpabilité, sur le traumatisme causé par une mort qui n’a jamais été acceptée,  une colère qui n’a fait que se décupler et qui appelle le sang, la vengeance pour laver un honneur, réhabiliter un frère, et par fidélité à ceux qui ne sont plus là. Avec brio, et c’est la partie la plus passionnante du roman,  Sorj Chalandon analyse ces maux qui rongent et qui poussent à l’irréparable jusqu’à la manifestation de la vérité, brute, foudroyante qui ravage avant de peut-être permettre une forme d’acceptation d’être le survivant et d’apaisement.

Une profonde irritation

Le jour d’avant est un livre qui enthousiasmera sans nul doute, Sorj Chalandon est un véritable conteur. Trop peut-être… car je dois bien l’avouer, ce roman m’a profondément irritée, si cela n’avait pas été Sorj Chalandon, j’aurais probablement abandonné ma lecture avant la fin de la première partie, ce qui aurait été fort dommage car les deux suivantes sont à mes yeux excellentes.

J’avoue être déçue par l’auteur, par sa façon de tenter de m’imposer des émotions,  cette façon presque racoleuse de me dicter mon ressenti. Si un texte est porté par une belle langue (et celle de Sorj Chalandon l’est suffisamment), l’auteur n’a pas besoin de « sur-écrire » de « sur-jouer ».  Or à maintes reprises dans cette fameuse première partie, j’ai senti  la présence encombrante de Sorj Chalandon  penchée au-dessus de mon épaule me susurrer : « c’est ici que tu dois ressentir de l’émotion… J’ai écrit pour que tes yeux s’humidifient à ce moment même de mon roman ». Les ficelles sont trop grosses, le pathos trop apparent, et si je ne doute pas qu’il s’agit de bienveillance de la part de l’auteur envers son lectorat, je me suis sentie trahie, diminuée par l’auteur : n’avait-il donc pas suffisamment confiance en moi, sa fidèle lectrice pour que je ressente et comprenne seule et sans ces grossiers fils d’Ariane son propos ?

Le jour d’avant est déjà encensé par de nombreux lecteurs et critiques, une partie de son roman le mérite indiscutablement, je ne ferai pas partie de ceux-là cette fois. Je lirai toutefois son prochain roman dans l’espoir de me réconcilier avec l’auteur de « Le quatrième mur », ce roman qui m’a profondément marquée.

 

Édition présentée : Le jour d’avant, Sorj Chalandon

Grasset

ISBN : 9782246813804

2017, 336 p. (20.90 euros) disponible au format numérique

 

  • Je vous propose de découvrir d’autres avis passionnants : celui de Leiloona sur son blog Bric à Book et celui de Virginie sur Les lectures du mouton, je vous invite vraiment à les lire, il existe autant de ressentis que de lecteurs face à un roman…

 

L’auteur : Après trente-quatre ans à Libération, Sorj Chalandon est aujourd’hui journaliste au Canard enchaîné. Ancien grand reporter, prix Albert-Londres (1988), il est aussi l’auteur de sept romans, tous parus chez Grasset. Le Petit Bonzi (2005), Une promesse (2006 – prix Médicis), Mon traître (2008), La Légende de nos pères (2009), Retour à Killybegs (2011 – Grand Prix du roman de l’Académie française), Le Quatrième Mur (2013 – prix Goncourt des lycéens) et Profession du père (2015).

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10 commentaires

    1. Effectivement si tu n’es pas parvenue à terminer Le quatrième mur, ne te précipite peut-être pas. Ce roman est à mes yeux son meilleur, « Le jour d’avant est pour moi trois crans au-dessous.

      1. Madame Lafosse,

        Je ne me penche pas sur les épaules des lecteurs pour leur souffler où ils doivent être en colère, avoir du chagrin ou pleurer. Je suis en colère, j’ai du chagrin, je pleure parfois en écrivant. Mais Je n’impose cela à personne. Je communie simplement avec celles ou ceux qui m’accompagnent le long de ce chemin. Partager un silence d’écriture avec un silence de lecture est tout de qui m’importe. Ou une émotion. Ou un effroi. Je vous raconte une histoire qui me laboure le ventre. Je vous offre un pierre de mon sac trop lourd.
        Merci en tout cas pour cette belle lecture, déçue mais élégante et attentive. Et je suis désolé que n’ayez pu accompagner Michel de mon obscurité jusqu’à votre lumière.
        Très cordialement
        Sorj

        1. Cher Monsieur Chalandon,

          La fidèle lectrice que je suis est très touchée que vous ayez pris la peine de déposer un message sur mon blog.J’ai été la première peinée de ne pas parvenir totalement à vous oublier dans la première partie de votre roman pour tisser un lien suffisamment fort avec Michel, comme cela c’était fait naturellement avec Georges ou Émile. Je ne doute pas un instant de votre sincérité, je n’ai pas réussi cette fois à vous suivre totalement, à me laisser porter. Mais je crois que l’on est déçue que parce que l’on aime beaucoup ou que l’on a beaucoup aimé, et les déceptions ne sont souvent heureusement que passagères, je reste et demeure l’une de vos fidèles lectrices.
          Bien à vous,
          Sandy

  1. (Impossible de te laisser un message via google chrome ! 😮 )

    Alors oui, effectivement nos avis se rejoignent, sauf sur cette sensiblerie trop exacerbée pour toi.
    J’ai été touchée par la seconde partie, la première ne m’a pas semblé faire dans le « too much », mais tout n’est affaire que de ressenti personnel.
    Bien en tout cas d’avoir le pendant de son avis, c’est riche je trouve. 🙂

    1. Sorj Chalandon est en effet trop présent, beaucoup trop dans la sensibilité plus que dans la sensiblerie d’ailleurs, car je ne doute pas de sa sincérité. Et comme tu le dis, cela n’est qu’un ressenti personnel, émotionnel et n’est en rien une vérité. J’aurais aimé n’avoir aucune réserve comme pour les précédents romans de Sorj Chalandon. Je serai au rendez-vous pour le prochain.

  2. Ce billet est plein de sincérité et très touchant. J’ai acheté ce dernier roman de Sorj Chalandon parce que je suis une grande admiratrice de l’auteur. Et comme chaque ressenti est différent, peut-être n’aurais-je pas le même… Son commentaire est magnifique !

    1. Merci pour ton commentaire cela me touche beaucoup. Je suis également une inconditionnelle de Sorj Chalandon c’est pour cela que le jour d’avant est l’un des premiers romans de cette rentrée que j’ai souhaité lire. Il y a autant de ressenti que de lecteurs 🙂 J’espère que tu trouveras ce nouvel opus de l’auteur tout ce qui te fait aimer ses romans 🙂

  3. Bravo pour cette chronique claire et précise ! Un vrai avis cela change aussi de ce qu’on lit (trop) souvent dans la blogosphère. Et de nous rappeler aussi que ce n’est pas parce qu’on adore un auteur qu’on serait alors comme obligé de dire amen à chacune de ses parutions. Je suis Chalandoniste de naissance ou presque donc j’ai passé l’éponge sur les petits défauts qui au regard de l’ensemble me paraissaient tout compte fait bien mineurs. Sans jeu de mots.
    Allez je file retrouver le fameux « Sébastien S. » dont beaucoup parle déjà. 😉

    1. Je suis moi aussi Chalandoniste, et cela m’a attristée de ne pas adhérer totalement à ce roman.Le prochain peut-être 😉 Bonne lecture !! Le roman de Sébastien Spitzer est un grand roman de cette rentrée 🙂

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