SURVIVRE – Frederika Amalia FINKELSTEIN

«Le soir du 13 novembre, j’ai compris que la guerre pouvait éclater en bas de chez moi – une forme inouïe de guerre. La peur et la méfiance sont devenues normales : je vis en attendant le prochain attentat.
Le soir du 13 novembre, ma génération s’en est prise à elle-même : les assassins avaient le même âge que les assassinés.
Survivre est un hommage à cette génération, née avec les écrans, ultraconnectée, et pourtant en proie à une immense solitude.
Nous voulons être libres : parfois pour le meilleur, parfois pour le pire.»

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« Quand la mort se lève devant vous et qu’elle vous frôle, ne demeure qu’un seul mot : survivre.« 

Survivre : continuer à vivre, à exister après un événement, la fin d’une époque, la disparition de quelqu’un… Rester en vie après quelque chose (accident, catastrophe) susceptible d’entraîner la mort. Voici la définition que donne le Larousse du terme survivre. Ce verbe renferme en lui l’idée de continuer malgré tout, de vivre avec. Et pour nous tous, il s’agit de continuer à vivre avec la violence inhérente aux attentats, continuer à avancer malgré l’incompréhension et avec l’idée d’une répétition à venir.
Dans ce deuxième roman, Frederika Amalia Finkelstein pour apaiser la colère et la suffocation qui l’ont saisi après les attentats du 13 novembre et par volonté de ne pas subir, tente de comprendre cette violence extrême qui nous a tous laminés, de la regarder en face. Elle veut saisir pourquoi des jeunes gens en assassinent d’autres dans des lieux dévoués à la détente comme les terrasses de café et à la culture : le Bataclan.

Survivre : faire face

Chacun des mots de ce roman marque la volonté de faire face plutôt que de continuer à vivre avec la peur. La jeune auteur va loin dans sa tentative de compréhension, elle relate l’obsession de sa narratrice : voir pour mieux appréhender pour faire reculer cet état d’hébétude : observer, analyser dans les moindres détails cette photo qui a circulé sur internet, ces corps dans la fosse du Bataclan. Elle n’élude rien, n’aseptise rien des violences et tueries de masses commises par des jeunes désœuvrés dont l’endoctrinement est facilité par les réseaux sociaux. La jeune narratrice de Survivre s’inflige volontairement les photos des stigmates de la violence pour se sentir vivante, pour ancrer dans sa conscience qu’elle est, que nous sommes tous des survivants, des survivants en sursis ?

Ce roman est dérangeant, douloureux, il place parfois le lecteur dans un état d’angoisse et d’asphyxie difficilement supportable. Pas tant par la puissance des descriptions qui impriment sur la rétine des images d’une violence quasi-insoutenable, mais parce qu’il lui fait prendre conscience que les évènements qu’il relate ne font pas partie d’une histoire passée contemporaine sur laquelle nous revenons, mais une histoire que nous sommes en train de vivre, aujourd’hui, en ce moment même. Et c’est lorsque cette pensée prend tout son sens que le lecteur commence à manquer d’air.

Un roman qui regarde notre société dans les yeux

On l’aura compris, ce roman est difficile à lire, il est porteur de beaucoup de colère, de gravité, il aborde les maux de nos sociétés modernes : la solitude plus présente que jamais, le désœuvrement, le sentiment de non-appartenance, il fait forcément résonance chez le lecteur, qui a peu ou prou éprouver les mêmes sentiments que la narratrice face aux évènements du 14 novembre. Survivre prend aux tripes, nous plonge dans un état de malaise parce qu’il évoque ces peurs que l’on tente de ne pas afficher, ce sentiment d’impuissance face à la menace. Il permet de façon salutaire de regarder notre société dans les yeux en toute conscience.

Survivre scrute ce point de non-retour que nous avons dépassé. Mais s’il évoque la violence, la mort, il n’est en rien morbide, il permet au contraire au lecteur d’avancer dans sa compréhension du monde, et de se sentir peut être encore davantage vivant. Un roman nécessaire.

 

Édition présentée : Survivre, Frederika Amalia Finkelstein

L’arpenteur

ISBN : 9782072741241

2017, 144 p. (14 euros) disponible au format numérique

 

L’auteur : Frederika Amalia Finkelstein étudie la philosophie à Paris. Elle et l’auteur de L’oubli.

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JE M’APPELLE LUCY BARTON – Elizabeth STROUT

Hospitalisée à la suite d’une opération, Lucy Barton reçoit la visite impromptue de sa mère, avec laquelle elle avait perdu tout contact. Tandis que celle-ci se perd en commérages, convoquant les fantômes du passé, Lucy se trouve plongée dans les souvenirs de son enfance dans une petite ville de l’Illinois – la pauvreté extrême, honteuse, la rudesse de son père, et finalement son départ pour New York, qui l’a définitivement isolée des siens. Peu à peu, Lucy est amenée à évoquer son propre mariage, ses deux filles, et ses débuts de romancière dans le New York des années 1980. Une vie entière se déploie à travers le récit lucide et pétri d’humanité de Lucy, tout en éclairant la relation entre une mère et sa fille, faite d’incompréhension, d’incommunicabilité, mais aussi d’une entente profonde.

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Je m’appelle Lucy Barton, un titre simple mais réellement porteur de sens. Une courte phrase qui, alors que le lecteur n’a pas même ouvert le livre, porte la marque de l’identité. Cette identité qui semble tout dire de nous, que certains peinent parfois à assumer et tente de cacher, tandis que d’autres la porte tel un étendard.

Une histoire d’identité

L’identité, c’est bien le sujet de ce roman, intime et doux, de ce huis clos entre une femme et sa mère qui ne se sont pas vues depuis des années, non pas parce qu’elles se sont violemment affrontées, mais parce que Lucy pour s’affranchir d’un milieu pauvre tant socialement que culturellement a quitté pour ne jamais y revenir.

Avec une infinie délicatesse Elizabeth Strout dessine ce lien qui se renoue. Une relation particulière et dont on ne sait pas très bien si celles qu’elle concerne se sont un jour comprises et si cela leur sera un jour possible. Une relation entachée par des souvenirs d’enfance douloureux, où le froid, la faim, et les châtiments corporels marquaient le quotidien, mais dont Lucy ne garde aucune rancœur envers sa famille, comme si le temps les avait polis pour les rendre moins vifs, comme si Lucy doutait parfois de sa propre mémoire et des souvenirs que cette dernière laisse affleurer à son esprit.

Le superbe portrait d’une femme qui se réapproprie sa vie

Je m’appelle Lucy Barton est le superbe portrait d’une femme qui, complexée par son origine sociale, a longtemps cherché sa place et qui apaisée  notamment par à l’écriture se réapproprie sa propre vie.

Ce roman court, porté par un style simple permet au lecteur d’éprouver son sens de l’empathie. Ce roman emplit le lecteur d’une véritable plénitude. Peut-être parce qu’il démontre que chacun d’entre nous est capable de se réinventer… Peu importe les mauvais départs, les relations familiales parfois bancales, rien n’est défini, tout reste à écrire et à vivre…

Édition présentée : Je m’appelle Lucy Barton, Elizabeth Strout

Fayard, collection littérature étrangère

ISBN : 9782213701356

2017, 208 p. (19 euros) disponible au format numérique

 

L’auteur : Romancière new-yorkaise de renom, lauréate du prix Pulitzer, Elizabeth Strout est notamment l’auteur d’Oliver Kitteridge et Amy et Isabelle.

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