couverture-roman-tout n'est pas perdu-wendy walker - sonatine

lan Forrester est thérapeute dans la petite ville cossue de Fairview, Connecticut. Il reçoit en consultation une jeune fille, Jenny Kramer, quinze ans, qui présente des troubles inquiétants. Celle-ci a reçu un traitement post-traumatique afin d’effacer le souvenir d’une abominable agression dont elle a été victime quelques mois plus tôt. Mais si son esprit l’a oubliée, sa mémoire émotionnelle est bel et bien marquée. Bientôt tous les acteurs de ce drame se succèdent dans le cabinet d’Alan, tous lui confient leurs pensées les plus intimes, laissent tomber leur masque en faisant apparaître les fissures et les secrets de cette petite ville aux apparences si tranquilles. Parmi eux, Charlotte, la mère de Jenny, et Tom, son père, obsédé par la volonté de retrouver le mystérieux agresseur.

Ce thriller, d’une puissance rare, plonge sans ménagement dans les méandres de la psyché humaine et laisse son lecteur pantelant. Entre une jeune fille qui n’a plus pour seul recours que ses émotions et une famille qui se déchire, tiraillée entre obsession de la justice et besoin de se reconstruire, cette intrigue à tiroirs qui fascine par sa profondeur explore le poids de la mémoire et les mécanismes de la manipulation psychologique.

Il est parfois difficile d’entrer dans un roman pour des raisons qui peuvent être diverses et variées : (ce n’est pas le roman de l’instant – je suis persuadée qu’il y a un temps pour découvrir chaque roman, et que lorsque le temps du roman n’est pas venu et que l’on s’entête à le lire coûte que coûte le risque est grand de contrarier une rencontre qui aurait pu être très belle -, que l’on n’est pas d’humeur, que le bruit de votre entourage pollue la lecture, j’en passe et  des meilleures…), deux possibilités s’offrent à vous : abandonner, ou persévérer. Mais lorsque ce roman est lu dans le cadre d’un prix, il n’est de choix possible que la persévérance.

La première partie de cette lecture (jusqu’à la moitié du roman) a été laborieuse, presque douloureuse ; le ton du narrateur Alan Forrester psychiatre dans une petite ville cossue américaine, m’était insupportable, beaucoup trop métallique. Le procédé  consistant à faire narrer par le psychiatre le drame vécu par Jenny, violée et torturée lors d’une fête, narration faite d’un ton froid, forcément complètement distancié, rend difficile le processus d’identification à la victime, l’empathie. Le manque de dialogue, puisque toute l’affaire ainsi que les paroles des protagonistes sont rapportées par le psychiatre mettent le lecteur dans un état de claustrophobie avancée, et les nombreuses digressions de ce cher Alan peuvent déclencher chez le lecteur des envies de meurtre sur ce personnage de papier.

Mais lorsque dans le cadre d’un prix vous n’avez d’autre choix que de continuer votre lecture, le lien se noue  ( à la bonne moitié du roman)et le le lecteur finit par tomber entre les griffes de l’auteur Wendy Walker qui maîtrise de bout en bout son histoire, impossible de ne pas avoir envie de connaître les tenants et les aboutissants de ce thriller qui pose des questions d’éthique et de morale, et qui entremêle ingénieusement les thèmes de l’infidélité, de la culpabilité, qui interroge sur le bien-fondé de l’oubli dans le processus de guérison de l’esprit et qui pose également une question que tous nous nous sommes un jour posée : jusqu’où serions-nous prêts à aller pour protéger la chair de notre chair, nos enfants. Tout n’est pas perdu  est un thriller moderne, dans laquelle s’enchevêtrent enquête et histoires familiales qui n’est pas sans faire penser à l’excellent Gone girl  paru également aux éditions Sonatine.

Il est donc parfois salutaire de devoir persévérer dans sa lecture, une histoire qui a mal commencé avec un roman peut se révéler au final assez passionnante, elle ne se termine toutefois pas par un coup de foudre, mais par un agréable moment de lecture passé.

Édition présentée : Tout n’est pas perdu, Wendy Walker

Éditions Sonatine

ISBN : 9782355845154

2016, 320 p. (21 euros), disponible au format numérique

Wendy Walker est avocate dans le Connecticut. Tout n’est pas perdu est son premier roman publié en France.

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MADELEINE PROJECT – Clara BEAUDOUX

madeleine project - clara beaudoux - editions du sous-sol - reportage - 2016 - sélection grand prix des lectrices 2017Elle s’appelait Madeleine, elle aurait eu 100 ans en 2015. Je m’appelle Clara, j’ai 31 ans. Nous ne nous sommes jamais connues pourtant nous partageons le même appartement, ou du moins l’avons-nous partagé à différentes époques. Madeleine y avait vécu vingt ans. Elle est morte un an avant que je ne m’y installe, l’appartement avait été entre-temps refait à neuf. Interstice préservé de l’oubli, la cave avait été abandonnée en l’état. J’y ai découvert, après en avoir scié le verrou, rangée, empaquetée dans des cartons, la vie de Madeleine, objets, photographies, lettres. Je m’y suis plongée. En novembre dernier, pendant plusieurs jours, depuis la cave n°16, sur Twitter, j’ai décidé d’en faire l’inventaire, de me perdre dans ce fascinant puzzle de souvenirs, de voyager de petites boîtes en valises emplies de documents, de confondre un temps ma vie et la sienne. A la recherche (non du temps perdu) mais d’un peu de temps vécu, de fragments d’une mémoire traversée par l’Histoire. S’agissait-il de se lancer dans une bataille contre l’oubli ? Pourquoi désormais imprimer tous ces tweets, coucher sur papier l’immatériel ? Pour garder la mémoire de ta mémoire Madeleine ? Pour garder une trace ? Mais que restera-t-il de nous deux ? Voilà plus de deux ans que je veux raconter cette histoire. Alors je vais tenter de le faire ici.

#Madeleineproject, hashtag devenu le temps d’une folle course contre le temps, contre la mort et l’oubli, une formule magique qui convoque la vie comme un coquillage le bruit de l’océan. Clara Beaudoux dresse le portrait d’une anonyme pas à pas, tweet par tweet, un récit suivi par des milliers d’internautes captivés par ce reportage d’un genre nouveau, nommé « feuilleton 2.0 » ou « tweet-documentaire ». Ce livre réunit l’ensemble des tweets de la saison 1 et 2 du Madeleine Project en un recueil-reportage, comme ces « Petites Madeleines » de Marcel Proust « moulées dans la valse rainurée d’une coquille de Saint-Jacques ».

La vie de Madeleine était condamnée à disparaître, à être emportée par des déménageurs pour être brûlée ou peut-être éparpillée chez quelques brocanteurs. Heureusement, il n’en a rien été. La vie de Madeleine, qui aurait eu  cent ans en 2015, a été exhumée par une jeune journaliste qui habite l’appartement dans lequel la vieille dame a vécu.

Claire Beaudoux a décidé de faire l’inventaire des cartons et valises qui contenaient les bribes de toutes une existence, elle en a fait un reportage 2.0 qu’elle a partagé sur Twitter embarquant avec elle une communauté passionnée par ses recherches sur la vie de la vieille dame, passionnée par cette enquête dans laquelle l’histoire de cette anonyme –  qui se dévoile peu à peu à travers les lettres, les objets qu’elle a entreposés dans cette cave –  se mêle à  l’Histoire.

Impossible de ne pas se passionner par cette quête que nous fait partager Claire Beaudoux qui n’hésite pas à laisser de côté l’objectivité inhérente à la fonction de journaliste, toute passionnée qu’elle est par cette enquête. Elle se fait documentaliste, et endosse la subjectivité du portraitiste en dessinant au fil de ses découvertes la personnalité de Madeleine qui apparaît peu à peu.

Comment ne pas être ému par l’exhumation de ces pans de vie qui se dessinent, par le destin de cette anonyme que l’on apprend à  connaître, presque par aimer.

Madeleine Project qui avait pour nom de code #MadeleineProject est une enquête captivante, pleine de suspense, d’aventure et de romanesque que l’on ne que peut que dévorer, avide d’en connaître un peu plus sur celle que fut Madeleine, une enquête dont les trois saisons ont créé du lien sur Twitter

La question est fallait-il en faire un livre ? Il est vrai que le format papier ne sied pas complètement   à ce reportage 2.0, il est parfois frustrant de ne pas pouvoir cliquer sur le lien qui permet d’entendre le bruit de la sonnette de l’appartement de Claire Beaudoux et qui fut celui de Madeleine, de ne pas pouvoir toujours en cliquant le lien  sur Twitter ou Storify  des extraits des interviews des ceux qui ont côtoyé Madeleine à la fin de sa vie et il est vrai que la qualité des photos est bien meilleure sur twitter. Mais ce reportage numérique en devenant objet littéraire de papier prend une autre dimension, il devient tangible. Il peut ainsi côtoyer d’autres destins dans une bibliothèque.

Madeleine project est un très beau document dans lequel l’intime rejoint l’universel, notre universel…

 

Édition présentée : Madeleine Project, Clara Beaudoux

Éditions du sous-sol

ISBN : 9782364682092

2016, 288 p. (18 euros) Disponible au format numérique

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PAR AMOUR – Valérie TONG CUONG

par amour - valerie tong cuong - editions jc lattes - rentree litteraire janvier 2017 - roman - litterature française

Par amour, n’importe quel être humain peut se surpasser. On tient debout, pour l’autre plus encore que pour soi-même.

Par amour,

par amour pour ses enfants,

par amour pour celle, pour celui qui partage sa vie,

par amour pour sa famille…

Par amour, on tait ses sentiments pour protéger l’autre au risque de le perdre, au risque de se perdre…

C’est la force de l’amour et ce qu’elle nous permet d’accomplir dans les moments les plus difficiles que dissèque au scalpel Valérie Tong Cuong dans son onzième roman.  Se plonger dans un roman de l’auteur est un bonheur sans cesse renouveler, et bien évidemment Par amour procure toujours ce sentiment réconfortant d’être en terrain familier, d’être transporté par une plume bienveillante. Pourtant impossible de ne pas le percevoir, Par amour est un roman charnière dans l’œuvre de Valérie Tong Cuong.

Par amour, ne se lit pas, il se vit, il se ressent…

Rarement, la lecture d’un roman aura mobilisée de la sorte les différents sens du lecteur. Les descriptions sont en effet tellement saisissantes de réalisme que même sans avoir jamais mangé de la soupe aux rutabagas vous en percevrez le goût, l’odeur ; sans jamais avoir mis les pieds sur un bateau, vous ressentirez le déchainement de la mer qui tente de l’amener vers le fond ; vous percevrez avec une telle acuité  le déluge de feu qui s’abat sur Le Havre que  le souffle des bombes et la chaleur qui en émane vous brûleront. Et les dattes… Les dattes juteuses et odorantes d’Algérie vous laisseront un goût sucré sur les lèvres.

Ce serait faire injure à ce magnifique roman que de le qualifier de simplement « touchant », il est bien plus que cela.  Il explore avec intensité la puissance des sentiments qui lient les êtres qui s’aiment et l’abnégation dont l’Homme est capable pour protéger les siens, quitte à s’en faire l’ennemi, quitte à ne plus jamais les revoir. Vous l’aurez compris, Par amour est porté par une tension narrative exceptionnelle.

Par amour fait s’entrecroiser le destin d’une famille et l’histoire de la ville du Havre. Revisiter l’Histoire sied bien à la plume de Valérie Tong Cuong dont les descriptions de la ville normande des années quarante, mais aussi de l’atmosphère particulière qui  y régnait sous l’occupation sont criantes de véracité.

C’est un roman au souffle puissant que nous offre Valérie Tong Cuong. Un grand livre maîtrisé de bout en bout, l’un des plus forts romans de cette rentrée.

Édition présentée : Par amour, Valérie Tong Cuong

Éditions JC Lattès

ISBN : 9782709656047

2017, 412 p. (20 euros) disponible au format numérique

 

 

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