QU’IL EMPORTE MON SECRET – Sylvie LE BIHAN

« Je ne peux pas t’expliquer pourquoi, pas maintenant, mais sois patient, je te raconterai dès que j’aurai trouvé les mots. J’ai besoin de respirer, encore un peu, un autre air que celui, étouffant, de l’été 1984, celui que j’avais refoulé et que j’ai retrouvé dans une salle de la prison de Nantes, il y a trois semaines ».

Deux nuits ont bouleversé la vie d’Hélène à 30 ans d’intervalle, la troisième, à la veille d’un procès, sera peut-être enfin celle de la vérité…

Alternant le présent et le passé, Sylvie Le Bihan construit un roman à tiroirs où le lecteur est tenu en haleine jusqu’à la fin.

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Il existe une constante entre les romans qui me bouleversent, qui m’atteignent bien au-delà de que j’aurais pu imaginer, souhaiter. Car, comme beaucoup de lecteurs, je crois, je me plonge dans les livres, dans les univers, dans les écritures, dans les analyses, dans les ressentis des auteurs pour mieux appréhender celles et ceux, mais aussi le monde qui m’entoure. Et très probablement pour davantage me connaître.

Sauf qu’à ce petit jeu-là, on se brûle parfois les ailes, parce que le roman que l’on tient entre ses mains, vous laisse KO, parce que vous n’étiez pas prête à vous confronter à un  texte aussi fort, à envisager tous les mécanismes dont la psyché d’un être humain est capable de mettre en place pour se protéger d’un monde qui l’a fait tant souffrir, et dont il veut se protéger, quitte à épouser une certaine forme de solitude, quitte à éloigner ceux qui auraient pu permettre de panser les plaies, plaies qui sont constitutives de votre personnalité.

Et lorsque je me brûle les ailes à l’incandescence d’un texte qui me chavire et me tord, il m’est très difficile de poser des mots sur cette lame de fond qui m’emporte, il me faut des semaines, et parfois même- comme c’est d’ailleurs le cas pour le roman de Sylvie Le Bihan – des mois pour tenter d’écrire mon ressenti.

La lecture de Qu’il emporte mon secret, est une expérience particulièrement forte, Sylvie Le Bihan  fait entrer le lecteur dans l’intimité d’Hélène un auteur qui rédige une lettre de rupture à son jeune amant rencontré lors d’un salon littéraire. Par petites bribes finement agencées, Hélène déroule sa vie, se confie, met un terme à une histoire d’amour qui aurait pu être belle, sur laquelle elle aurait pu se reposer, s’appuyer…enfin.

Elle n’en vient pas tout de suite au drame, mais trace au contraire des cercles concentriques autour de cet évènement, l’épicentre de sa vie : le viol dont elle a été victime alors qu’elle n’avait que seize ans. Hélène ne s’est pas construite de la même manière que les autres femmes, elle s’est construite sur un traumatisme. Pour continuer à avancer, vivre, elle n’a pas eu d’autres choix que l’oubli, car « l’oubli est une stratégie de survie, un processus sélectif et dynamique, un choix imposé d’obscurité sur une partie de sa mémoire, suivi du  mensonge  qui pose les bases d’une autre réalité, plus facile à digérer ?« .

L’oubli pour se protéger, et pour protéger les autres de ce qui est indicible, impensable, inimaginable.

Qu’il emporte mon secret, se dévore, mais dans un état de tension qui ne vous quitte jamais. Durant toutes ces semaines où je peinais à poser des mots sur mes impressions de lecture face à ce roman hors normes, j’ai cherché à savoir pourquoi mon clavier demeurait muet. Était-ce en réaction à la violence vécue par Hélène  lors du viol, à celle exercée par  sa mère et celui censé représenté protection et  justice lorsqu’ils l’exhortaient à se taire pour protéger qui un mari, qui elle-même ? Était-ce l’écriture grattée à l’os, presque dépassionnée qui créait un contraste très violent avec ce qu’elle désignait ?

Je ne crois pas. Ce qui m’empêchait d’écrire, et qui m’en empêche encore en partie aujourd’hui c’est que ce roman, ce qu’il permet de ressentir, d’éprouver, de ressentir, ne se décrivent pas, ne s’écrivent pas, elles se vivent.

Qu’il emporte mon secret est de ces rares romans, ces romans puissants qui font comprendre à quel point le pouvoir des mots est incroyable. Parce qu’il peut  tuer symboliquement, faire œuvre de thérapie sûrement ; et parce qu’il procure des émotions indescriptibles qui  prennent aux tripes, mais qui permettent de se sentir vivant.

Édition Présentée : Qu’il emporte mon secret, Sylvie Le Bihan

Seuil

ISBN : 9782021337563

2017, 224 p. (17 euros) disponible au format numérique

L’auteur : Sylvie Le Bihan Gagnaire dirige les projets internationaux des restaurants Pierre Gagnaire. L’Autre, paru en 2014, avait obtenu le prix du premier roman à la Forêts des Livres et est en cours d’adaptation pour le cinéma.

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PARLEZ-MOI ENCORE DE LUI – Lisa VIGNOLI

Jean-Michel Gravier n’était personne et il était tout. C’est le paradoxe de ce roi secret d’une époque, confident d’Isabelle Adjani, critique visionnaire du cinéma de Jean-Jacques Beineix, chroniqueur se rêvant écrivain, promeneur de célébrités, entremetteur de talents, fou de femmes et incapable de les aimer, éternel enfant grandi en province et étourdi de la gloire des autres.
Lisa Vignoli n’a pas connu ce journaliste et chroniqueur mort trop tôt, en 1994. Pas non plus son époque, les années 80. La nostalgie qui étreint son livre est celle d’une autre génération que la sienne. Décalée comme Jean-Michel Gravier, passeuse de lumières qui s’éteignent si vite et se rallument parfois, elle s’est plongée dans sa vie comme on le fait dans ce livre doux et fluide, émouvant comme une longue étreinte, pour un dernier feu. Ultime brasier des vanités.

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Parlez-moi encore de lui est le sensible  portrait de Jean-Michel Gravier un homme touche-à-tout, témoin et acteur d’une époque, un homme qui émeut par sa volonté d’aimer et d’être aimé…

Vite, écrire très vite cette chronique avant que les émotions éprouvées à la lecture du premier livre de Lisa Vignoli ne se sauvent ou tout du moins ne s’atténuent. Les lecteurs qualifiés de « grands » le savent, lorsque les lectures s’enchaînent si les  ressentis ne sont pas immédiatement couchés sur le papier, ils s’émoussent, et ne subsiste que l’empreinte atténuée et  diffuse de ce qui a été perçu.

Faire en sorte en écrivant cette chronique de ne pas laisser à nouveau l’image de Jean-Michel Gravier – la figure principale de ce livre qui hante  le quotidien de Lisa Vignoli  alors qu’elle ne l’a jamais rencontré –  se diluer. Car qui se souvient de Jean-Michel Gravier ? Qui a déjà entendu parler de ce touche-à-tout inclassable, de cet homme qui dans les années quatre-vingt écumait les nuits parisiennes et en rendait compte de sa plume aussi féroce que talentueuse dans sa rubrique « Elle court, elle court la nuit » ? Qui se souvient de cet homme qui fut le confident des célébrités excepté le petit microcosme parisien de l’époque ? Qui connaît cet homme plus doué pour promouvoir les autres que lui-même ? Pas grand-monde.

Parlez-moi encore de lui est le livre qui extirpe de l’oubli un personnage qui n’a rien d’ordinaire, un homme qui ressemblait furieusement à son époque, une époque que Lisa Vignoli n’a pas connue puisqu’elle est née à la toute fin des années quatre-vingt, mais dont elle parvient à retranscrire l’atmosphère, le grain de folie, l’insouciance avec brio.

La jeune journaliste dresse le portrait empli d’une nostalgie  qui plane au-dessus de chacune des pages de ce livre, d’un homme qui émeut dans sa volonté d’aimer les gens et d’en être aimé en retour. Un homme qu’elle parvient à nous faire apprécier en formidable passeuse d’histoire, de destin brisé qu’elle est.

Tout au long de cette passionnante lecture, je me suis demandé quels pouvaient être les points communs entre Lisa Vignoli et Jean-Michel Gravier, comment cet homme mort depuis plus de trente ans pouvait avoir tisser de l’au-delà un lien aussi fort avec celle qui allait lui consacrer un livre. Et puis j’ai compris, ces deux personnes bien que ne s’étant jamais croisées possèdent toutes deux la même qualité : l’empathie. Une empathie qui transparait dans les mots de Lisa Vignoli lorsqu’elle évoque la vie de Jean-Michel Gravier, et qui transpire également de ceux de Jean-Michel Gravier même lorsqu’il étrille les célébrités sur lesquelles il écrivait. Elle est en effet là la force du livre de Lisa Vignoli, celle de vous donner envie d’aller plus loin, plus loin que la magnifique dernière entrevue entre Jean-Michel Gravier et Bruce Toussaint qu’elle met en mots. Plus loin que ce qu’elle nous permet de voir. Elle vous donne envie de lire les chroniques de ce dandy pas comme les autres, de l’entendre, de le voir, pour approcher encore de plus près cet homme dont vous n’aviez jamais entendu parler et qui fut témoin et acteur de son époque.

Lisa Vignoli a choisi pour son roman l’histoire vraie d’une icône des eighties oubliée, le titre de Parlez-moi encore de lui. Elle aurait tout aussi bien pu emprunter le titre de la chanson d’Enzo Enzo que Jean-Michel Gravier a forcément entendu avant de quitter ce monde Juste quelqu’un de bien. C’est en effet, ce que le lecteur perçoit de cet homme de la nuit qu’il ressent comme solaire et terriblement attachant après avoir lu cet émouvant et sensible portrait.

 

Édition présentée : Parlez-moi encore de lui, Lisa Vignoli

La Bleue, Éditions Stock

ISBN : 9782234080850

2017, 240 p. (19.50 euros) disponible au format numérique

 

L’auteur : Lisa Vignoli est journaliste. Parlez-moi encore de lui est son premier livre.

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