RENTRÉE LITTÉRAIRE – TOUT CHRONIQUER OU SE TAIRE À JAMAIS : THAT IS THE QUESTION

Cela n’aura échappé à personne, à moins que vous n’ayez passé vos vacances dans une maison troglodyte (ne me demandez pas pourquoi une maison troglodyte, c’est l’image qui m’est tout simplement venue) et donc dépourvue de wifi, de réseau et plus généralement d’ondes qui vous alimentent en information), mais la rentrée littéraire vient juste de pointer le bout de son joli nez.

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Un mojito ou une tasse de tisane au fenouil à la main

Les libraires, les journalistes littéraires, les blogueurs et les férues de littérature sont dans les starting-block et nombre d’entre nous avons passé une grande partie de l’été avachis allongés sur une chaise longue, un verre de mojito à la main et un livre dans l’autre (pour ce qui est de moi, on parlera plutôt d’une tisane au fenouil et d’un plaid – rapport au temps exécrable que nous avons eu en Bretagne) à enchaîner les lectures afin de  dénicher parmi les 581 nouveautés les perles dont nous pourrons vous parler dans les semaines à venir.

Bien évidemment, il est humainement infaisable de lire toutes les nouveautés, il  faut donc éplucher les sites et les plaquettes de rentrée des éditeurs, et faire un choix (vous avez déjà imaginé la tête d’un banquier lorsqu’il vérifie les comptes de ses clients blogueurs au moment de la rentrée littéraire ? Moi oui 😉  ) parmi des dizaines et des dizaines de romans qui paraissent, sur le papier, passionnants. J’ai lu pendant cet été une petite vingtaine de romans (et non, je ne lis pas plus vite que mon ombre, mais je suis une adepte du Miracle Morning et j’avoue que ça aide de lire deux ou trois heures avant que la maison ne commence nonchalamment à se réveiller), et cette rentrée est, il me semble, un très bon cru.

Une belle rentrée, un très bon cru

D’abord, parce qu’elle est multiple, vivante, passionnante :  certains  romans sont en prise directe avec l’actualité (je pense notamment à l’excellent roman d’Erwan Lahrer Le livre que je ne voulais pas écrire (Quidam), Imago de Cyril Dion (Actes Sud)), elle met aussi en avant des romans biographiques (le puissant et magnifique Bakhita de Véronique Olmi (Albin Michel), le très incarné Je suis Jeanne Hebuterne de Olivia Elkaim (Stock) ou Gabriële des sœurs Berest (Stock) ou encore  Légende d’un dormeur éveillé de Gaëlle Nohant (Éditions Héloïse D’Ormesson) mais elle fait également la part belle aux romans à la veine  historique  (mais pas que) (La disparition de Josef Menguele  de Olivier Guez (Grasset) que je n’attendais pas et qui m’a passionnée, l’incroyable Ces rêves qu’on piétine de Sébastien Spitzer (Éditions de l’Observatoire qui ne me quitte pas depuis que je l’ai découvert en mai dernier), et aux romans familiaux (L’absente de Noël de Karine Silla (Editions de l’Observatoire), Parmi les miens de Charlotte Pons (Flammarion), ou encore Summer de Monica Sabolo (Lattès) . Et j’aime également cette rentrée pour la qualité des premiers romans que j’ai eu le plaisir de lire notamment Ces rêves qu’on piétine, et Parmi les miens déjà cités mais aussi le très poétique Ma reine de Jean-Baptiste Andréa (L’iconoclaste). Et je ne vous parle que d’une toute partie des  romans que j’ai déjà lus ou que j’ai l’intention de lire.

 

Lorsque le lien ne se tisse pas avec un roman, je fais quoi ?

Mais vous vous en doutez bien, parmi tous les romans dévorés cet été, il en est avec qui le lien ne se crée pas, qui ennuient, qui irritent, qui déçoivent. Et la question est : faut-il en parler sur le blog ? Ne faut-il pas seulement mettre à l’honneur les romans qui transportent, qui font réfléchir, qui piquent, mais qui font avancer la lectrice que je suis, qui font bouger mes lignes.  Je me suis longtemps posé la question et il est vrai que jusqu’ici, j’avais peu chroniqué sur le blog des romans qui m’ont déplu, ou déçu. C’est d’ailleurs souvent un reproche qui m’est fait, et parfois, il vient même de certains auteurs ou de  leur entourage (j’ai le souvenir d’une discussion passionnée avec la femme d’un auteur autour de planche de charcuterie dans un bar parisien 😉 ).

On pourrait suspecter  une certaine forme de complaisance à l’égard d’auteurs ou de maisons d’édition – alors qu’en ce qui me concerne, laborieuse comme je le suis, écrire une chronique me prends de longues heures, et les diffuser sur les réseaux sociaux est aussi chronophage –  je me limitais donc jusqu’ici à ne chroniquer que les romans sur lesquels j’avais un avis positif (d’ailleurs je lis beaucoup plus vite que je ne chronique, et j’ai aimé beaucoup de livres dont je n’ai pas parlé par manque de temps ou parce qu’un roman m’impressionne tellement, qu’il me faut des mois voire des années avant de réussir à écrire une chronique qui me semble publiable (je m’arrache toujours les cheveux sur la chronique de L’insouciance  de Karine Tuil mon grand roman de l’année passée).

Des chroniques sans complaisance, mais toujours avec bienveillance

C’est la lecture du roman de Sorj Chalandon Le jour d’avant qui m’a décidé à publier lorsque j’en ressentirai l’envie des chroniques sur des romans qui m’ont posé problème, si j’ai évidemment quelque chose à en dire. D’abord, parce que je refuse de laisser à penser que l’absence de billets sur des romans que je n’ai pas aimés est une forme de complaisance envers qui que ce soit, et parce qu’il me semble intéressant de montrer à ceux qui me lisent qu’il m’arrive de me tromper dans le choix de mes lectures, dans les achats que je peux faire. Ensuite, par honnêteté : qui peut croire que tous les romans que nous lisons, que nous achetons et que nous recevons emportent à chaque fois notre adhésion ? Personne.  J’ai aussi envie de me frotter à cet  exercice difficile  qu’est d’écrire et d’argumenter sur un roman que l’on n’a pas aimé, tout en respectant son auteur, son travail et toutes ces semaines, ces années de travail, cette mise à nue qu’il nous offre et en n’imposant pas mon avis mais, au contraire en donnant peut-être et modestement envie à ceux qui lisent mes chroniques de le lire en se faisant leurs propres avis.

Je proposerai donc au gré de mes lectures des billets sur des romans qui m’ont déçu ou avec lesquels je n’ai pas réussi à tisser un lien, et j’essaierai de le faire avec bienveillance, le but n’étant absolument pas d’égratigner un auteur, juste de vous faire partager mes découvertes, mes coups de cœur comme mes déceptions.

Je vous souhaite une très belle rentrée littéraire, et belle elle l’est.

A lundi, pour une prochaine chronique !

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LE JOUR D’AVANT – Sorj CHALANDON

« Venge-nous de la mine », avait écrit mon père. Ses derniers mots. Et je le lui ai promis, poings levés au ciel après sa disparition brutale. J’allais venger mon frère, mort en ouvrier. Venger mon père, parti en paysan. Venger ma mère, esseulée à jamais. J’allais punir les Houillères, et tous ces salauds qui n’avaient jamais payé pour leurs crimes.

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C’est à chaque fois un bonheur d’apprendre que Sorj Chalandon fait partie des auteurs qui publient un livre pour la rentrée littéraire. Il fait partie de ces auteurs dont j’attends avec impatience la sortie du prochain roman. J’ai toujours aimé la manière dont cet auteur – ancien reporter qui a sillonné le monde pour rendre compte des conflits –  se nourrit de ses traumatismes les plus intimes pour les dépasser et les sublimer dans des romans comme Le quatrième mur ou Profession du père.

C’est dire la fébrilité qui s’est emparée de moi lorsque j’ai découvert en lisant la quatrième de couverture. À ma déjà grande joie de voir paraître un nouveau livre de l’auteur venait s’ajouter la toile de fond de ce roman : la disparition de 42 mineurs en 1974 dans le nord de la France suite à un coup de grisou. Le nord de la France, les mines, tout cela me renvoie à Émile Zola et à son magnifique Germinal, le livre qui a marqué mon adolescence.

L’exploitation industrielle des hommes en 1974

Si le dernier opus de Sorj Chalandon un roman qui décrit avec un réalisme dont il est coutumier les conditions inhumaines du travail dans les mines, il est aussi un manifeste contre l’exploitation industrielle des hommes. Porté par  une belle langue fluide, il relate le quotidien des mineurs, de celui de la famille de Michel et de son frère mineur de fond :  la salle des pendus dans laquelle les ouvriers suspendent et envoient au plafond leurs vêtements ;  l’angoisse des galibots, ces jeunes garçons employés dans les mines le jour de leur première descente, mais aussi  les poumons des mineurs silicosés, dévorés par la mine qui les nourrit d’une main, et leur enlève des années de vie de l’autre ; la terreur des familles rassemblées autour de la fosse après  l’annonce du coup de grisou, qui attendent de savoir si les leurs vont remonter sains et saufs. Tout y est, les bruits, la chaleur étouffante, l’odeur de la sueur et de la peur de ne jamais remonter.

Vengeance et culpabilité

Même aussi bien évoquée, n’est pas qu’une toile de fond, Le jour d’avant est aussi et  surtout un roman sur la vengeance et le poids de la culpabilité, sur le traumatisme causé par une mort qui n’a jamais été acceptée,  une colère qui n’a fait que se décupler et qui appelle le sang, la vengeance pour laver un honneur, réhabiliter un frère, et par fidélité à ceux qui ne sont plus là. Avec brio, et c’est la partie la plus passionnante du roman,  Sorj Chalandon analyse ces maux qui rongent et qui poussent à l’irréparable jusqu’à la manifestation de la vérité, brute, foudroyante qui ravage avant de peut-être permettre une forme d’acceptation d’être le survivant et d’apaisement.

Une profonde irritation

Le jour d’avant est un livre qui enthousiasmera sans nul doute, Sorj Chalandon est un véritable conteur. Trop peut-être… car je dois bien l’avouer, ce roman m’a profondément irritée, si cela n’avait pas été Sorj Chalandon, j’aurais probablement abandonné ma lecture avant la fin de la première partie, ce qui aurait été fort dommage car les deux suivantes sont à mes yeux excellentes.

J’avoue être déçue par l’auteur, par sa façon de tenter de m’imposer des émotions,  cette façon presque racoleuse de me dicter mon ressenti. Si un texte est porté par une belle langue (et celle de Sorj Chalandon l’est suffisamment), l’auteur n’a pas besoin de « sur-écrire » de « sur-jouer ».  Or à maintes reprises dans cette fameuse première partie, j’ai senti  la présence encombrante de Sorj Chalandon  penchée au-dessus de mon épaule me susurrer : « c’est ici que tu dois ressentir de l’émotion… J’ai écrit pour que tes yeux s’humidifient à ce moment même de mon roman ». Les ficelles sont trop grosses, le pathos trop apparent, et si je ne doute pas qu’il s’agit de bienveillance de la part de l’auteur envers son lectorat, je me suis sentie trahie, diminuée par l’auteur : n’avait-il donc pas suffisamment confiance en moi, sa fidèle lectrice pour que je ressente et comprenne seule et sans ces grossiers fils d’Ariane son propos ?

Le jour d’avant est déjà encensé par de nombreux lecteurs et critiques, une partie de son roman le mérite indiscutablement, je ne ferai pas partie de ceux-là cette fois. Je lirai toutefois son prochain roman dans l’espoir de me réconcilier avec l’auteur de « Le quatrième mur », ce roman qui m’a profondément marquée.

 

Édition présentée : Le jour d’avant, Sorj Chalandon

Grasset

ISBN : 9782246813804

2017, 336 p. (20.90 euros) disponible au format numérique

 

  • Je vous propose de découvrir d’autres avis passionnants : celui de Leiloona sur son blog Bric à Book et celui de Virginie sur Les lectures du mouton, je vous invite vraiment à les lire, il existe autant de ressentis que de lecteurs face à un roman…

 

L’auteur : Après trente-quatre ans à Libération, Sorj Chalandon est aujourd’hui journaliste au Canard enchaîné. Ancien grand reporter, prix Albert-Londres (1988), il est aussi l’auteur de sept romans, tous parus chez Grasset. Le Petit Bonzi (2005), Une promesse (2006 – prix Médicis), Mon traître (2008), La Légende de nos pères (2009), Retour à Killybegs (2011 – Grand Prix du roman de l’Académie française), Le Quatrième Mur (2013 – prix Goncourt des lycéens) et Profession du père (2015).

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