LES BOUÉES JAUNES – Serge Toubiana

« Durant les derniers mois de sa vie, un thème motivait secrètement Emmanuèle, dont elle me parlait à peine. C’était trop intime, difficilement formulable, même entre nous. Un jour, elle me dit qu’elle désirait écrire sur le bonheur. J’ignore ce qu’aurait été ce livre et je donnerai cher pour le savoir. Cette question du bonheur la hantait, elle la plaçait au coeur de tout. Le simple fait de poser la question prouvait sa force de caractère et son incroyable sérénité. J’en étais bouleversé. “Et toi, tu vas tenir ?” » Un homme écrit sur la femme qu’il a aimée et perdue. Emmanuèle Bernheim était un grand écrivain. Serge Toubiana raconte leurs vingt-huit ans de vie commune, dans un texte où la sobriété le dispute à l’émotion.

les bouees jaunes - serge toubiana - stock - 2018

 Juin 2017, jour de remise du Grand Prix des Lectrices de Elle, en entrant dans la salle que j’ai découverte trois ans plus tôt lors de ma première participation à ce prix, je suis saisie d’une très grande émotion et je ne peux m’empêcher de penser à Emmanuèle Bernheim – décédée depuis peu – que j’ai eu la chance de rencontrer dans ce même lieu alors qu’elle venait recevoir le Grand Prix de la catégorie Documents.

 

De ces rencontres que l’on n’oublie pas

Le livre pour lequel elle venait recevoir le prix Tout s’est bien passé m’avait pris aux tripes, ce récit gratté à l’os dans lequel elle revenait sur l’aventure que fût la mort choisie de son père était profond, direct, drôle parfois et venait pointer des thèmes qui me touchent depuis longtemps. Ce livre, je le découvrirai lors des tables rondes auxquelles nous allions participer, lui ressemblait : franc, direct, abordant toutes les questions autour de la fin de vie choisie sans tabou. Pendant tout le temps durant lequel elle aborda sa relation conflictuelle avec son père, ses doutes quant à sa capacité à l’accompagner jusqu’au bout, je fus littéralement hypnotisée par son regard si intense, presque magnétique, sa façon d’envisager la vie, de la prendre à bras-le-corps, et par la franchise de son propos. Je garde précieusement l’exemplaire de son livre qu’elle m’a dédicacé.

C’est dire si le livre de celui qui fût son compagnon pendant près de trente ans m’a émue. Dans ce récit aussi lumineux qu’était le regard de celle qu’il a tant aimé, Serge Toubiana nous offre la possibilité de faire réellement connaissance avec une femme d’exception. Si l’écriture lui a permis d’amorcer le travail de deuil, jamais le chagrin, la tristesse ne vient ternir son propos. Tout au contraire, à travers ce récit pudique écrit avec sobriété, il fait revivre Emmanuèle Bernheim, il nous la raconte nageant jusqu’aux bouées jaunes ; tombant amoureuse d’une maison sur l’île de Groix ; travaillant sur un roman, revenant sans cesse sur les phrases pour les dégraisser et n’en garder que l’essentiel ; recevant dans la chambre d’hôpital dans laquelle elle va s’éteindre ses amis dont Catherine Deneuve, Olivier Assayas ou Michel Houellebecq pour discuter de la vie et du bonheur. Lors de ma rencontre avec Emmanuèle Bernheim, j’avais été frappé par ce qu’il se dégageait de cette femme, sa façon d’envisager la vie, son charisme, ce côté solaire que l’on rencontre chez peu de gens. Et ce sont ses qualités si difficiles à définir que Serge Toubiana parvient à mettre en lumière au détour, d’une phrase, d’un mot…

Après avoir lu Les bouées jaunes, j’ai ressenti le besoin de relire Tout s’est bien passé, je l’ai lu différemment à l’aune de ce que Serge Toubiana confie dans Les bouées jaunes, et ma lecture s’en est trouvée enrichie, éclairée. Il me reste désormais les  autres romans d’Emmanuèle Bernheim à lire, à relire, afin de continuer à faire vivre l’œuvre de celle qui m’avait tant impressionnée…

Édition présentée  : Les bouées jaunes – Serge Toubiana

Collection La Bleue, Éditions Stock

ISBN : 9782234085046
2018, 160 p. (18 euros) disponible au format numérique
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SUMMER – Monica SABOLO

Lors d’un pique-nique au bord du lac Léman, Summer, dix-neuf ans, disparaît. Elle laisse une dernière image : celle d’une jeune fille blonde courant dans les fougères, short en jean, longues jambes nues. Disparue dans le vent, dans les arbres, dans l’eau. Ou ailleurs ?
Vingt-cinq ans ont passé. Son frère cadet Benjamin est submergé par le souvenir. Summer surgit dans ses rêves, spectrale et gracieuse, et réveille les secrets d’une famille figée dans le silence et les apparences.
Comment vit-on avec les fantômes ? Monica Sabolo a écrit un roman puissant, poétique, bouleversant.

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S’il est un roman dont on parle beaucoup en cette rentrée littéraire, c’est bien celui de Monica Sabolo Summer. Et pour ceux qui comme moi la suivent depuis plusieurs romans, l’impatience était grande de retrouver l’écriture si particulière de cet auteur à l’univers atypique.

Le lac Léman comme personnage

Monica Sabolo situe à nouveau l’intrigue de son dernier né Summer en Suisse, mais elle quitte les montagnes pour le lac Léman dont elle fait un personnage à part entière. Un lac envoûtant (à la mesure de son roman) qu’elle dépeint tour à tour comme hypnotique et accueillant parfois, presque purificateur, mais aussi inquiétant voir repoussant. Pendant plus de trois cent pages, le lecteur ne peut s’empêcher de se demander si se lac versatile va un jour livrer ses secrets, et s’il en a d’ailleurs à cacher.

Un roman hybride

À tort définis par de nombreux critiques comme un thriller, Summer traverse au contraire de nombreux genres littéraires. C’est un incroyable roman hybride qui se fait – saga familiale, lorsque Monica Sabolo dépeint la famille de la disparue et de son jeune frère ; une famille aisée, bien sous tous rapports, aussi lisse que la surface du lac par temps calme. Une famille qui, l’auteur nous le fait comprendre par petites touches, n’est pas aussi parfaite qu’elle voudrait bien le laisser croire – roman qui étudie la psyché d’un homme qui aborde la quarantaine sans jamais s’être remis de la disparition non-élucidée de sa sœur, incapable d’avancer dans la vie, qui peine à se remettre d’un drame dont il devine qu’il ne détient pas toutes les clefs pour en comprendre l’origine – roman d’ambiance lorsque Monica Sabolo, d’une phrase qui englobe d’incroyables métaphores dont elle a le secret, entraîne le lecteur vers le fond du lac qui l’attire inexorablement – thriller au moment où le cœur du lecteur se met à palpiter quand il pressent qu’un nouvel élément va lui être révélé.

L’univers aquatique comme toile de fond

S’immerger dans l’univers de Monica Sabolo est une expérience très particulière. L’auteur ne déroule pas seulement une histoire mais elle installe le lecteur dans une espèce de transe hypnotique : d’un assemblage de mots, d’une métaphore, elle créé une ambiance singulière, ensorcelante. Si Crans-Montana, son précédent roman, s’appuyait sur les décors des Alpes enneigés et lui permettaient ainsi de créer une atmosphère ouatée, laiteuse, qui absorbe les sons ; pour Summer, c’est l’univers aquatique – et son étrange lumière aqueuse qui donne l’impression que chacune des actions est effectuée dans un léger ralenti, à l’image des mouvements d’un corps sous l’eau – qu’a choisi d’explorer Monica Sabolo. Rarement, le milieu aquatique, les sensations parfois opposées qu’il peut engendrer chez l’homme auront été aussi bien transposés dans un roman.

Roman sur l’absente

Avec Summer, Monica Sabolo poursuit son exploration des secrets qui empoisonnent, font imploser des familles même si l’absence est aussi l’un des thèmes central du roman. L’absence qui ronge et qui contraint ceux qui la subissent à errer dans les méandres des interrogations sans fin. Porté par des personnages superbement dessinés (Monica Sabolo réussit le tour de force non seulement de se glisser dans la peau d’une jeune fille de dix-neuf ans, mais aussi dans celle torturée d’un homme de quarante ans), et par la figure d’une absente dont la personnalité hante pourtant tout le livre. Et il est d’ailleurs aussi là le grand talent de l’auteur, faire exister avec autant de force celle que l’on ne voit pas, celle dont la parole est amputée. Summer est un roman qui se lit en apnée, les nerfs à fleur de peau, tant on redoute la fin qui se révèle à la hauteur du grand talent de Monica Sabolo.

L’un des grands textes de cette rentrée !

Édition présentée :  Summer, Monica Sabolo

JC Lattès

ISBN : 9782709659826

2017, 320 p. (19 euros) disponible au format numérique

 

L’auteur : Monica Sabolo est romancière. Ses deux derniers romans Tout cela n’a rien à voir avec moi (Prix de Flore, 2013) et Crans-Montana (Grand prix de la SGDL, 2015) ont reçu un très bel accueil.

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