Le Malheur du bas – Inès Bayard

« Au cœur de la nuit, face au mur qu’elle regardait autrefois, bousculée par le plaisir, le malheur du bas lui apparaît telle la revanche du destin sur les vies jugées trop simples. »

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Chaque rentrée littéraire apporte son lot de romans que l’on se plaît à qualifier de « roman coup de cœur », peu deviendront pourtant des romans que l’on continuera à porter en soi toute une vie, peu continueront à nourrir, à se rappeler souvent à nous. Depuis que j’écris sur ce blog, ils peuvent se compter sur les doigts d’une seule main, ces romans qui, je le sais, m’accompagneront toujours.

Et puis il y a ces romans que l’on appelle « des pépites », mais qui sont plus des romans qui vous giflent, des romans uppercuts qui vous poussent dans vos retranchements, qui vous secouent, vous remuent, que vous subissez même parfois. Le Malheur du bas de Inés Bayard est de ceux-là.

Un « M » majuscule pour marquer l’indicible

Il faut bien un « M » majuscule pour marquer toute l’horreur du malheur qui frappe Marie. Un « M » qui va l’atomiser, qui va percuter son existence jusqu’ici heureuse et bien rangée, qui va la faire basculer dans l’horreur dans le chaos, le cauchemar. Le Malheur du bas est l’histoire d’une existence qui bascule, réduite en miettes par un acte de violence absolue, un acte perpétré pour humilier, anéantir, déshumaniser, un acte qui disloque, qui détruit, qui écartèle, qui démolit, qui détraque.

Le Malheur du bas c’est un cri qui refuse de sortir tant celle qui a subi l’insupportable, l’avilissant, a honte, peur du regard des autres, de déranger les petites vies bien confortables de ceux qui l’entourent, de ces gens ordinaires dont Marie faisait pourtant partie avant d’endurer l’indicible. Elle ne veut, ne peut nommer ce qu’on lui a fait vivre un soir dans une voiture, comment dire ce que l’on cherche à oublier, comment introduire par la parole, la violence dans des existences si bien rangées ? Comment expliquer qu’un soir en sortant du travail elle a été violée ?

Un roman qui n’élude rien

Inés Bayard aborde tout, n’élude rien  de cette violence que ressent celle qui a été violée envers son entourage, un entourage qui ne voit rien de ce qu’elle dissimule pour les protéger,  pour ne pas faire exploser leur vie. Avec beaucoup de subtilité l’auteur démontre comment un viol peut ravager, pervertir les relations dans un couple, comment une femme à qui la vie souriait, qui était pleine de projets peut finir par exécrer par tous les pores de sa peau, par toutes les cavités par lesquelles on s’est introduit en elle, ce qu’est devenue sa vie.

Le Malheur du bas est un roman qui marque le lecteur au fer rouge, qui le révulse, lui donne la nausée parfois, il n’est demeure pas moins que c’est un roman important, à mettre dans de nombreuses mains, dès le lycée. Il démontre en effet, que les victimes d’un viol, peu importe le milieu dans lequel elles évoluent, endossent le poids de la honte, de la culpabilité, qui pourtant ne leur appartient pas,  qu’un acte d’une telle violence laisse des traces, bouscule une existence, et que la parole, les mots posés sur l’indicible sont nécessaires pour pouvoir réinvestir sa vie, pour ne pas sombrer.

Il faut lire ce roman, ce PREMIER roman qui dérange, qui pousse le lecteur à s’interroger sur les conséquences d’un viol. Le Malheur du bas est l’un des romans de cette rentrée à côté duquel il ne faut pas passer.

Édition présentée : Le Malheur du bas, Inés Bayard

Albin Michel 

ISBN : 9782226437792

2018, 272 p. (18,50 euros) disponible au format numérique

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Grand bassin – Élodie Llorca

 

Quand il quitte le Norrland pour venir en France, Per est accueilli par Ivar, un ami de sa mère. En le faisant passer pour son neveu, ce dernier lui trouve un emploi d’agent d’entretien à la piscine municipale, avant de le préparer à devenir, comme lui, maître-nageur.

Lorsqu’Ivar meurt brutalement, Per découvre dans les affaires du défunt un bijou ayant appartenu à sa propre mère. Des questions surgissent alors : qui était réellement Ivar ? Connaissait-il Sven, le père du jeune homme, disparu en mer Baltique des années auparavant ?

Les souvenirs d’une enfance passée dans les immensités glaciales de Scandinavie refont surface tandis que Per, profitant de son nouveau métier, s’adonne à une étrange lubie : il se met à collectionner toutes sortes d’objets égarés par les clients : bonnets, palmes, lunettes… C’est pourtant cette manie singulière qui le mènera sur les traces du passé d’Ivar.

bassin-elodie-llorca-rivagesC’est un très joli roman d’ambiance que nous propose Elodie LLorca, un roman dans lequel les blessures de l’enfance et les non-dits ont comme sclérosé la vie de de Per. Le jeune homme jusqu’à son arrivée en France et sa rencontre avec Ivar ne semblait en effet, n’avoir aucune prise sur sa vie, passant d’un emploi à un autre sans réel plan de carrière, fréquentant quelques jeunes femmes sans jamais s’invertir réellement dans une relation. Une vie davantage subie que réellement vécue.

Ce sont les rencontres qu’il va faire autour du bassin qui vont petit à petit métamorphoser le jeune homme, qui vont le pousser à s’ouvrir aux autres, qui vont lui permettre de se découvrir, de se débarrasser de ce qui finalement ne lui appartient pas, se sortir de cette chrysalide qui le maintenait dans un confort rassurant, mais nébuleux  et l’empêchait de déployer ses ailes.

Le roman d’une re-naissance

Grand Bassin est l’histoire délicate d’une re-naissance. Plus qu’un roman d’apprentissage c’est l’éclosion d’un jeune homme qui enfin s’affirme, fait ses propres choix, se constitue une identité propre – en commençant presque symboliquement par changer de prénom-. Un homme qui s’affranchit du poids de son passé, qui fait le deuil de celui qui fût et demeurera à jamais l’Absent.

Un livre porté par une plume légère et poétique

Grand bassin est un roman tendre, abstrait, onirique parfois. Un roman qui ne pousse pas le lecteur dans ses retranchements, mais tout au contraire le porte comme l’eau qui accompagne les mouvements des corps dans les bassins aquatiques. D’une plume légère et poétique Elodie Lorca, permet au lecteur de ressentir l’atmosphère humide et chaude qui règne autour des bassins, les sons étouffés. D’un mot, d’une expression, elle fait monter à nos narines l’odeur du chlore qui imprègne la peau des nageurs longtemps après qu’ils aient quitté l’eau bleu azur de la piscine.

Laissez vous porter par beauté de l’écriture d’Elodie LLorca et par l’ambiance si particulière de son Grand bassin, vous ne le regretterez pas.

 

Édition présentée : Grand bassin, Élodie Llorca

Littérature Rivages, Éditions Rivages

ISBN : 9782743644062

2018, 180 p. (16 euros) disponible au format numérique

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